Pour faire face à la grippe A/H1N1 les autorités sanitaires intensifient les mesures de prévention.
Face à cette débauche de stratégies, de plus en plus de médecins dénoncent une paranoïa inutile.
Le docteur Martin Winkler, spécialiste en éthique, appelle à ne pas «nourrir les marchands d'angoisse».
Médecin, romancier et essayiste, Martin Winkler enseigne aujourd'hui l'éthique à l'université de Montréal, au Québec. A
l'image d'un certain nombre de ses collègues médecins à travers la planète, il se montre très critique face à l'ampleur et à la gravité de la pandémie de grippe A/H1N1 et fustige ceux qui
développent une «paranoïa inutile». Il répond ici à quelques questions.
Question: Vous affirmez que le battage autour de la grippe
A/H1N1 est totalement exagéré, qu'il ne s'agit que d'un montage fomenté l'industrie pharmaceutique. Qu'est-ce qui vous pousse à affirmer
cela?
Réponse: Je ne dis pas que le virus a été créé par l'industrie, mais qu'elle profite de
l'angoisse généralisée provoquée par l'épidémie de H1N1 et qu'elle ne fait rien pour l'atténuer: ça va lui permettre de relancer des campagnes de vaccination anti-grippales
annuelles qui avaient tendance à s'essouffler - ce qui représentait un manque à gagner. On nous a déjà fait le coup de la pandémie de grippe en 1976 (aux Etats-Unis), avec le
SRAS, avec la grippe aviaire, etc. On attend toujours l'Apocalypse. Qui a intérêt à nous faire croire cela? Ceux qui ont
quelque chose à nous vendre.
Question: L'Hiver s'achève dans l'hémisphère Sud, où il y pourtant eu des milliers de malades
et des morts?
Réponse: Des milliers de malades, oui, comme pour toute épidémie de grippe annuelle (dont on ne parlait pas,
jusqu'ici). Des milliers de morts, non. Au 6 août 2009, l'OMS recensait 1500 morts sur la planète... Chaque année, la grippe
classique (A H3N2) fait entre 250 000 et 500 000 morts...
Question: Qu'est-ce cela signifie? Que les autorités sanitaires sont manipulées ou, pire, qu'elles sont implicitement
complices de l'industrie pharmaceutique?
Réponse: Lorsqu'on n'arrive pas à diffuser une information pondérée à la population et lorsqu'on laisse entendre que la situation est dramatique au point de commander une quantité incroyable de
vaccins, cela veut dire qu'on n'a pas pris la mesure de la situation réelle. La prévention de la grippe passe par la vaccination de 15 à 20 pour cent de la
population: les personnes fragiles, les soignants, des personnes clé (enseignants, salariés des services publics) et sur une information rassurante du type: «La grippe, c'est
ennuyeux mais chez la plupart des individus c'est sans gravité». Au lieu de quoi on a une panique généralisée. Les autorités sanitaires sont
donc, au moins, manipulées. Il n'est pas exclu que certains «conseillers» médicaux officiels soient fortement incités par des entreprises pharmaceutiques avec qui ils ont
des liens économiques à «ouvrir le parapluie». La peur est un levier puissant. Plus puissant que l'argent. Mais quand on associe les deux....
Question: Dans le canton de Vaud [Suisse], le médecin cantonal - en charge des mesures
sanitaires - a laissé entendre qu'il convenait, dès à présent, d'éviter de se serrer la main et de s'embrasser. Qu'en pensez-vous?
Réponse: Que ça me fait penser à ce qu'on disait au moment où le SIDA faisait peur à tout le monde, qu'il ne fallait pas
toucher une personne séropositive. Cette recommandation est anti-scientifique. Ça accentue la panique et l'inquiétude dans une société qui n'a pas besoin de plus de
méfiance sociale qu'elle n'en a déjà. C'est la grippe [...], ce n'est pas la peste, le choléra ou la variole! Ne pas s'embrasser ou se serrer la main?
Personnellement, je rejette ce genre de recommandation. Médicalement et éthiquement parlant, c'est inacceptable!
Question: De nombreux gouvernements ont prévu des scénarii catastrophes et, notamment, de
vacciner l'ensemble de la population. Exagéré?
Réponse: Exagéré, bien sûr, et en plus, impossible. Les épidémies durent au mieux 3 à 4 mois (la durée
d'un hiver). Il est impossible de vacciner plusieurs dizaines de millions de personnes en si peu de temps. De plus, c'est éthiquement inacceptable: On a le droit de ne pas se faire vacciner si on ne le désire pas. Mais l'angoisse actuelle est majorée par
la situation économique. Objectivement, personne n'a envie que les grands pays industrialisés soient paralysés par une épidémie, parce que ça ne serait pas bon pour les
entreprises... donc, pour les actionnaires. Il y a là une indécence insupportable. Ce n'est pas la santé des populations qui inquiète nos dirigeants, c'est celle de
l'économie.
Question: Le Tamiflu, un luxe inutile?
Réponse: Dans l'immense majorité des cas, certainement. Les seules personnes pour qui il me paraît justifié d'en
prendre, en dehors des personnes fragiles qui n'ont pas de contre-indication, ce sont les soignants.
Question: Vous êtes donc d'accord avec le président de la Croix-Rouge française, Marc
Gentili, pour dire qu'il d'agit d'une «pandémie de l'indécence», alors que 200.000 enfants meurent chaque semaine de maladie ou de malnutrition à travers le
monde?
Réponse: Ah, oui, tout à fait. Si le souci de nos dirigeants était vraiment la santé planétaire, un pays riche comme la
France achèterait 70 millions de doses de vaccins et les répartirait en gardant 10 millions de doses pour les membres de sa population à qui ce sera utile, et ferait livrer les autres
en Afrique. Si on doit éviter une pandémie, il faut que ce soit solidairement avec des pays qui n'ont pas de quoi s'acheter le vaccin.
Question: En Suisse, la rentrée scolaire est proche et l'Automne qui s'approche est
généralement synonyme de retour de la grippe. Quelle est votre message à l'attention des parents et, plus généralement, de la population?
Réponse: De garder la tête froide. La population des pays développés est beaucoup plus résistante aux virus que
celle des pays en développement ou même que les générations antérieures. La grippe est une maladie pénible, mais bénigne dans 95 % des
cas. De plus, tout le monde ne sera pas atteint. En attendant, il faut continuer à
vivre et non nourrir les marchands d'angoisse.
«Ne pas s'embrasser ou se serrer la main? Médicalement et éthiquement parlant, c'est
inacceptable!»
MARTIN WINKLER, DR
Médecin de formation, Martin Winkler enseigne aujourd'hui l'éthique à l'université de Montréal.